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Chez ABB, les robots parlent entre eux
 
Le 12-09-2017

Les machines savent résoudre des problèmes et servir le café. Employées de longue date de l’industrie automobile, elles élargissent leurs services et promettent de nouveaux vecteurs de croissance à une industrie en crise. Démonstration au centre de robotique d’ABB à Détroit

Encore 125 jours, 8 heures et des poussières avant la livraison du dispositif au client final. Dans le centre de robotique d’ABB à Détroit, aux Etats-Unis, des dizaines de bras mécaniques s’affairent, imperturbables, derrière des grilles métalliques de sécurité. En Sisyphes mécaniques, certains posent et enlèvent des écrous dans des circuits fermés, d’autres trient en boucle des pièces protéiformes.

L’industrie lourde a sa propre temporalité. Les pièces doivent résister à l’épreuve du temps, avant d’être mises en service dans les usines. Dans l’immense hangar du spécialiste helvético-suédois de la robotique et de l’automation – que Le Temps a pu visiter dans le cadre d’une journée destinées aux investisseurs et aux médias – quelque 90 mouvements sont testés en parallèle.

Une «certaine quantité de cuivre et de fer»
Le centre de Détroit – installé dans une région qui représente un débouché important en raison de la présence de constructeurs automobiles – ressemble a priori à n’importe quelle usine. Mais, en coulisses, le groupe fondé à Baden en 1891 – éprouvé par plusieurs trimestres de stagnation des commandes – travaille à diversifier et à améliorer ses services pour mieux vendre ses robots. Car, à l’ère de la quatrième révolution industrielle, le «software» (logiciel) est devenu plus important que la machine.

Guidage de bateaux, résolution de pannes à distance, limitation de la consommation énergétique: le groupe espère faire progresser ses 34 milliards de francs de chiffre d’affaires en proposant toujours plus de services.

«Avant on se contentait de vendre des robots, soit une certaine quantité de cuivre et de fer. Mais c’était au client de se débrouiller avec le reste de l’ingénierie», selon Ulrich Spiesshofer, directeur général d’ABB, qui s’exprimait la semaine dernière à Détroit. Mais, depuis 2014, le groupe aux 136 000 employés a commencé à «déplacer son centre de gravité» pour investir massivement dans les possibilités offertes par la numérisation et les services industriels.

Des machines qui apprennent en réseau

Preuve en est: ABB s’est doté d’une responsable numérisation l’année dernière. Présent à Détroit, Guido Jouret est un pionnier de l’Internet des objets. Pour lui, le Big Data doit permettre d’identifier «les cinq moteurs qui sont le plus susceptibles de tomber en panne dans les six prochains mois», afin de limiter les pertes liées à un arrêt de production.

Mais le chemin vers «cette nouvelle ère de globalisation numérique» est encore long. Les entreprises rechignent à partager leurs données ou à octroyer le contrôle de certaines opérations à des tiers. «On a des sensibilités très différentes en fonction des secteurs, admet Guido Jouret. Le piratage d’une centrale électrique pourrait priver toute une région de courant, comme récemment en Ukraine. L’industrie maritime est, par contre, beaucoup plus connectée.»

ABB génère près de 18% de ses revenus totaux grâce aux services et logiciels. Mais le groupe veut aller plus loin et tente de convaincre les entreprises de connecter toutes leurs machines au cloud (informatique en nuage). Quelque 6000 robots sont déjà connectés aux services de contrôle à distance d’ABB, soit 2% des machines produites par le groupe depuis une quarantaine d’années.

«Les possibilités sont immenses. Imaginez un robot qui apprendrait de nouvelles compétences à Singapour. Son savoir pourrait être automatiquement disponible pour le robot du Michigan», exemplifie Sami Atiya, responsable de la division robotique et mouvement d’ABB.

Des robots et des hommes

Au pays d’Henry Ford et de General Motors, les robots ne sont d’ailleurs plus les brutes épaisses de l’industrie lourde, qui soulevaient des milliers de kilos de fonte au rythme vertigineux de 500 mouvements par minute. Adoucis, ils ont acquis une taille et une souplesse humaines leur permettant de travailler dans des environnements non structurés, aux côtés des humains. Ils savent résoudre des Rubik’s Cubes et servir le café.

Les machines parlent un langage complexe. Pendant longtemps, la complexité du langage informatique a limité l’utilisation des humanoïdes dans le cadre professionnel. «Il n’est pas nécessaire de savoir comment un moteur à combustion fonctionne pour conduire, image Saswato Das, responsable communication externe chez ABB. Mais il faut encore d’importantes notions de programmation pour pouvoir diriger un robot. C’est notre grand défi.» Chez ABB, 77% des robots sont encore destinés à l’industrie.

Pour faciliter le dialogue avec les robots, le groupe a lancé en 2015 son modèle YuMi. Doté de deux bras souples, il est capable d’apprendre au contact des humains – littéralement – grâce à son logiciel «touch & feel» (touche et ressens).

L’un d’eux a notamment réussi à apprendre les mouvements d’un chef d’orchestre et dirigera le ténor italien Andrea Bocelli mardi 12 septembre à Pise. Utilisés par l’industrie automobile depuis 1974, longtemps réservés au secteur secondaire, les robots pourraient bien envahir d’autres secteurs de l’économie.

A Détroit, on veut en tout cas y croire. La capitale du Michigan a perdu plus de la moitié de sa population suite à la crise et aux restructurations massives chez les grands constructeurs automobiles. Les promesses de l’industrie 4.0 y représentent bien plus qu’ailleurs: l’espoir de maintenir des emplois industriels aux Etats-Unis.

«Il y aura toujours moins de travail pour les cols-bleus»

Ulrich Spiesshofer, directeur général d’ABB, se voit déjà se faire servir par des robots. Pour lui, l’industrie suisse est condamnée à monter en gamme.

Arrivé à la tête d’ABB en septembre 2013, Ulrich Spiesshofer s’est mis en tête de transformer le spécialiste suisse de la robotique et de l’automation. Le Temps l’a rencontré en marge d’une journée portes ouvertes au centre de robotique de Détroit, consacrée aux investisseurs.

Le Temps: Votre robot YuMi peut désormais servir le café, soit. Mais, au-delà de la performance, est-ce qu’il existe réellement un marché?

Ulrich Spiesshofer: Oui, et il existe déjà! J’ai un ami qui dirige une chaîne de restaurants servant de la nourriture à de jeunes gens. Il m’en a commandé cinq, sans même s’enquérir du prix (40 000 dollars pièce, ndlr). Les possibilités d’utilisation sont infinies: on trouve des robots qui pressent des agrumes, d’autres qui emballent des paquets cadeaux.

- Cela signifie-t-il qu’ABB, connu surtout des entreprises, pourrait désormais viser les consommateurs finaux?

- Il n’y a pas de projets dans ce sens-là, ni à court ni à moyen terme. Mais nous entendons renforcer notre position dans les services aux entreprises.

- Tout de même, vous venez d’annoncer un partenariat avec Amazon et Sonos pour les maisons connectées. Dans un certain sens, vous êtes déjà dans le B-to-C (services aux consommateurs)…

- Nous sommes leader en Europe dans les technologies permettant de contrôler à distance le chauffage ou la luminosité d’un bâtiment. Mais notre différentiel c’est le B-to-B (services aux entreprises), et nous allons continuer à mettre l’accent là-dessus. Bien sûr, mieux nous faire connaître du grand public peut aussi nous aider à susciter cet engouement pour la numérisation, et c’est aussi bon pour nos affaires.

- Au vu de la force du franc, pensez-vous que la Suisse pourra conserver son niveau d’emploi industriel (environ 20%)?

- Non, mais elle ne l’a jamais maintenu. L’industrie est en perpétuelle transformation et, à l’avenir, il y aura toujours moins de travail pour les cols-bleus, mais de nouveaux postes seront créés grâce à la numérisation. D’ordinaire, le père perdait un emploi, que son fils pouvait récupérer sous une autre forme. La différence, c’est que ce bouleversement se produit maintenant en une seule génération. D’où l’importance d’avoir accès à une formation toute sa vie.

- De manière générale, estimez-vous que les entreprises en font assez pour préparer leurs employés à cette transition?

- La formation continue est notre tâche la plus importante. L’Etat et les entreprises privées doivent travailler main dans la main pour s’assurer que nous pourrons faire face à cette nouvelle vague. Le système de formation dual suisse est un exemple à suivre. Il faut conserver une capacité à se réinventer de manière permanente.

Adrià Budry Carbó
LE TEMPS

 



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